Sunday, December 18, 2011

« Les paroles s’envolent, reste l’image »



Article paru dans Le Mauricien | 17 décembre, 2011 | Par WASSIM SOOKIA

« Les paroles s’envolent, reste l’image »

“If I want to do anything, I want to speak a more universal language.”
William Saroyan


- Allez-y, on vous écoute !
Pause.
- Hm.
Re-pause.

Que de frustrations quand on y pense. Avoir à raconter, à redire, ou à se remémorer…que d'effort à essayer de ramener toutes les émotions, les sensations ou les actions vers la bouche. Regarder ou observer tout simplement est une bien meilleure option. Une personne qui tombe amoureux d'une autre personne n'a pas nécessairement besoin de le dire pour que l'autre s'en rende compte. Ça se sait, ça se sent. Parce qu'on s'exprime, consciemment et inconsciemment. Et puis, qu'on se le dise, ma passion d'Add Maths à l'école m'a vite fait comprendre que les langues, par exemple, étaient plus mon truc. On ne rêve pas en formules Add Maths après tout. Pas moi en tout cas. Je me suis alors attaché aux mots pour apaiser mes maux des mathématiques abstraites.

Les langues donnent une liberté qu'on aurait tort de ne pas en faire bon usage. D'ailleurs, plus on en connaît, plus on se sent capable d'affronter d'autres horizons avec facilité. Et ça ouvre plus de portes aussi. Et parmi les portes que j'ai pu ouvrir, celle de l'image m'a le plus retenu. S'exprimer a du bon quand on arrive à le faire avec plaisir et passion. L'image a été pour moi comme une révélation, une aubaine pour dire ce que je ne pouvais pas avec les mots.
Le langage cinématographique a depuis demeuré l'élu de mon âme. J'avais alors 12 ans et quelques jours, ou mois…12 ans et demi, on va 'dire', au son de la cloche marquant la fin de la récré quand j'ai décidé que je m'exprimerais avec des images. Le cinéma m'a donné la parole. Le langage cinématographique, une langue que quelqu'un peut comprendre même à des milliers de kilomètres, à l'autre bout de la planète…jusqu'en Guyane, où tout récemment mes films 'Rouzblézonnver' et 'Once Upon A Train' étaient en sélection officielle. Je remercie la MFDC de m'avoir donné les moyens et la chance de constater de visu comment les guyanais m'ont aussitôt compris. Même si on ne parle pas un créole identique, le langage cinématographique a suffi pour qu’ils me comprennent illico. Je me suis exprimé et je n’ai même pas eu à dire un mot. Et il y a aussi un tout autre plaisir quand je réalise que mes films parlent pour moi, sans que j'ai à dire quoi que ce soit. Mon énergie, je peux alors l'utiliser à m'améliorer continuellement et sans relâche dans ma façon de m'exprimer à travers l'image.

Et le fait de s'exprimer avec des images n'est certainement pas un privilège réservé à quelques personnes uniquement. Que ce soit le bhojpuri, ou l'italien, on maîtrise une langue à force de la pratiquer, à force de la vivre. Mais sachons qu'il y a aussi bien d'autres langues à s'essayer, tant de voies à choisir pour se faire entendre. Moi j'ai choisi l'image et le son…c'était une bonne option pour moi. Nous sommes tous des humains et je pense qu'on doit forcément se comprendre, peu importe notre langue, sans dire un mot. Et pour moi, un langage universel est bien le cinéma in The End.

Thursday, December 8, 2011

INTERVIEW



INTERVIEW
23/03/2008

Wassim Sookia : « Je ne fais pas de films pour gagner… »




Vous êtes un habitué des récompenses, voire même le chouchou
de la MFDC, car vous obtenez toujours des prix lors de ses concours…

C’est parce que derrière chaque film que je présente, il y a un gros travail. Je mets tout le temps la barre très haut, et c’est la raison de mon succès. J’essaie de ne pas cantonner mes films qu’au concours de la MFDC, mais de l’exporter vers d’autres concours ou festivals étrangers. Et souvent, le film est revenu avec des mentions. Tanga était en sélection officielle au Festival international du film court à Mesnil-le-Roi, par exemple


Chaque prix est-il une surprise pour vous ?

C’est une surprise et un extrême contentement à chaque fois. Mais je ne fais pas de film pour gagner des prix, mais pour « fer dimoune contan ». Et chaque prix est une grande récompense pour tous les efforts déployés dans la réalisation d’un film de qualité et qui tient la route.


Quelle est votre recette pour remporter des prix ?

Ne pas viser le prix justement. Le film doit briller avant tout. Mon objectif est de faire un bon film, d’y mettre tout son jus, l’exigence et la volonté. Si on gagne, tant mieux.


Vous avancez réaliser des films pour les gens, mais vous avez aussi dit que vous ne ferez pas de film sans concours ?

Bien sûr. Pourquoi faire un film, si je ne sais pas où je vais le diffuser. Je ne vais pas aller frapper à la porte de la MFDC pour savoir comment le projeter, ou me casser la tête pour le faire diffuser sur la MBC…
Et que pensez-vous du concours de films de la MFDC ?

C’est le genre de concours qui permet au cinéma local de cogiter et de se perpétuer.


Votre court-métrage Rouzblézonnver a récolté cinq récompenses et a amassé au total une coquette somme. Qu’allez-vous en faire ?

Payer quelques dettes et investir dans des matériels et des équipements qui serviront comme bonus pour faire des films plus organisés. C’est un encouragement pour continuer à avancer. Toutefois, je préfère être un cinéaste « dan la peine », car trimer pour faire un film, apporte une autre satisfaction lorsqu’on reçoit un prix.


On ne voudrait pas être mauvaise langue, mais à part quelques privilégiés, le public n’a pu apprécier votre film pour s’en faire un avis…

Moi aussi je tiens à ce que les gens regardent le film pour se faire une opinion, mais je ne sais pas quand cela va être projeté ou diffusé. Mais sans vouloir défendre la MFDC, je pense que la projection n’a pas été possible premièrement parce que la date limite pour la soumission des films a été repoussée. Et aussi à cause du cyclone et du temps pluvieux qui ne permettaient pas de tournage.

L’Award Nite s’est également faite dans l’urgence, car la MFDC voulait qu’elle se tiennent dans la semaine du 12 mars, car le concours tournait autour du thème Nu pei, nu fierte. Enfin, s’il fallait diffuser le film lors de l’Award Nite, il y aurait eu sept films de 26 minutes à projeter… Donc, je pense que c’est tout un amas de choses qui n’a pas permis à la MFDC de projeter les films encore.


En attendant de le voir, parlez-nous de votre film…

Rouzblézonnver raconte l’histoire d’un père qui a promis à son fils un drapeau surprise pour la fête de l’indépendance. Il a cousu le drapeau et s’apprête à aller le chercher — les parents du garçon sont divorcés — pour l’emmener au Champs de Mars pour fêter l’indépendance. Mais en route, le drapeau se perd et ainsi débute l’histoire.


Est-ce qu’après vos films Tanga et Eros, votre film Rouzblézonnver, se situe dans une mouvance cinématographique que vous prônez ?

Je suis fan des films indépendants, et je pense que mes films reflètent cela. Je n’ai pas trouvé de points communs entre mes trois films, mais certaines personnes me disent qu’il y en a. Mes films ont des choses à dire, des messages à faire passer, mais ont aussi pour but de plaire. J’essaie de faire des films qui feront réfléchir et qui laisseront une marque. Mais qui apporteront aussi un message positif.


Vous êtes donc un cinéaste positif ?

Le film Tanga l’est, mais Eros est un peu plus sombre. Même si Eros n’a pas un happy ending, j’aime cet aspect « main de Dieu » que j’inclus dans mes films. Par exemple, dans Tanga, le garçon sacrifie l’argent qu’il avait gagné dans le but de s’acheter des chaussures de foot, pour aider ses parents à payer une dette. Il ne peut réaliser son rêve, mais l’aspect positif est qu’il porte des tangas comme la petite Sarah qu’il apprécie beaucoup. Cela laisse les spectateurs sur une note agréable.


Le ministre de l’Industrie, Rajesh Jeetah annonce un fonds pour les films. Christian Nayna, président d’administration de la MFDC, parle d’ateliers d’écriture de script. Vous prenez-vous à rêver que l’audiovisuel local décolle fermement ?

J’espère que ces discours ne sont pas des paroles en l’air. Qu’ils vont les tenir. Cela aidera les cinéastes locaux à avancer. Croisons les doigts.






Le palmarès

● Meilleur réalisateur : Wassim Sookia pour Rouzblézonnver.

● Meilleur script : Stephane Bellerose, Emilien Jubeau et Gavin Cooposamy pour La Ronde du bonheur.

● Meilleur photo : Wassim Sookia pour Rouzblézonnver

● Meilleur acteur : Marcio Isnard pour Rouzblézonnver.

● Meilleure actrice : Marie Mylena Jade Lufor pour Le chant du dodo.

● Meilleur monteur : Wassim Sookia pour Rouzblézonnver.

● Meilleure bande son : In – Out Production pour Rouzblézonnver.

● L’espoir féminin : Vinaya Sungkur dans La bourse ou la vie.

● L’espoir masculin : Stanford Patrice Uppiah dans La ronde du bonheur.

Wednesday, October 5, 2011

Un espace nommé ma chambre

Un texte de Wassim Sookia

« Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute.
N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument
silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques,
il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi. » Franz Kafka

C’est de ma chambre que sort tout ce que je peux donner dans mon travail chez Circus, dans mes films et à tous ceux qui m’entourent. Du peu que je peux bien sûr. Et je n’ai vraiment pas de raison de me sentir mal du fait de me claquemurer car ça voyage dans ma tête. Toujours. Et c’est valable pour tout être humain. L’image n’est pas restreinte à l’œil, elle est aussi visible dans le mental. D’ailleurs ce n’est même pas nécessaire de fermer les yeux. L’imagination a plus de boulot mais ce n’est jamais épuisant, bien au contraire, on a l’impression d’avoir bougé ou de s’être déplacé momentanément, tout simplement. De ma chambre je n’ai pas vraiment de vue imprenable. Mais comme au cinéma, le son apporte un complément à l’existence de cette chose imprenable qu’est l’imagination. Quand je dis son, je pense aux cris des oiseaux, aux voitures qui passent ou qui freinent, au facteur qui sonne, deux fois, aux chiens qui aboient, à la musique au loin ou à celle, torturée, de ma chambre. L’imagination et le son suffisent pour nous offrir de quoi penser, de quoi nous occuper, de quoi nous rendre heureux. D’ailleurs, le sommeil pour moi est comme une chambre où l’on se réfugie la nuit. Et dans cette chambre-là, l’on rêve et l’on va loin, très loin. C’est pour cela que quand on se réveille, on a comme l’impression d’avoir atterri dans une antichambre. Le fait d’imaginer et de créer devient indéniablement accessible à chaque personne qui rêve, le temps d’un rêve. Mais il faut aussi savoir l’entretenir. Dans ma chambre je regarde rarement la télé, car cette dernière s’approprie sans gêne tout ce que ma tête peut me trouver afin de survivre ou de se sentir vivante. Ce qui est certain, c’est que je ne me suis jamais ennuyé dans ma chambre. Le fait de pouvoir rêver m’a toujours suffi. Je me suis bien entraîné – ou plutôt, laissé entraîner – à l’école à de longues séances de rêveries. Et là où je me sens le plus à l’aise, c’est dans ma chambre. Elle me donne l’énergie qu’il me faut pour propager toute la sagesse qu’elle me procure, celle de se contenter de peu de choses. On a beaucoup à apprendre des enfants. Un peu comme un gosse qui se satisfait d’une voiture miniature sans les roues, mais qui joue, qui imagine et qui fait vivre des choses inanimées.
J’ai toujours été reconnaissant envers Dieu de m’avoir donné une chambre. Et je Le remercie aussi chaque jour qui passe de m’avoir donné la faculté de pouvoir user de mon imagination. Pas toujours peut-être.

Dans ma chambre il m’arrive aussi de passer des heures entières sans faire quoi que ce soit. Et quand tout devient sans vie et terne, ben je remets le son.

Friday, April 9, 2010

Article écrit par Gilles RIBOUËT de L'express, le 26 octobre 2009


Récemment primé pour un documentaire dans un festival français, Wassim Sookia, 34 ans, poursuit son bonhomme de chemin,comme si de rien n’était. C’est qu’on le connaît peu, ses films aussi. Pourtant, c’est avec succès qu’il représente Maurice dans des festivals à l’étranger.


Le fond d’écran de l’ordinateur de Wassim Sookia annonce la couleur : une caméra digne des meilleurs tournages. Un fantasme matérialiste pour ce fana de la pellicule. Récemment primé au festival de Mesnil le Roi en France pour son documentaire «Once upon a train», ce trentenaire au look décontracté, un peu rock, ne filme pas en se rêvant le plus grand réalisateur d’Hollywood.

Terre à terre, il tourne des courts-métrages avant tout par passion. Parce que «tout est une image». Partout, Wassim Sookia capte l’ambiance, l’imprime dans sa rétine et s’imagine la faire défiler sur pellicule. «Quand j’allais à l’école, je restais le nez collé à la vitre du bus à regarder ces lieux que j’empruntais tous les jours. Et pourtant, à chaque fois, je m’imaginais les plans d’une caméra», explique le jeune homme, confortablement installé dans son fauteuil de bureau en triturant ses baskets.

Donner à voir, pour voir au-delà de l’image. C’est au fond ce vers quoi tend le Curepipien concepteur dans la publicité. Ses différents films portent un message. C’est le cas de «rouzblézonnver», actuellement en compétition dans un festival à Séoul, en Corée du Sud, tourné l’an dernier à l’occasion des 40 ans d’indépendance de l’île. Sur un ton léger, il invite à la découverte de notre île, de l’entraide qui y existe, de la fierté d’être Mauricien, sans verser dans un discours maintes fois entendu. L’image a du bon quand elle fait réfléchir tout en offrant une parenthèse de détente. Et cela, Wassim Sookia sait le faire.

Très jeune, il apprend à manier une caméra. «Mon père a toujours eu une caméra, c’est ainsi que j’ai eu l’habitude d’en tenir une», se souvient-il. «Le weekend nous allions filmer les mariages. Cela a commencé en rendant un service et comme le résultat a plu, on a continué, et j’ai appris de cette manière à monter les séquences, ce qui n’était pas facile à l’époque de la VHS.»

Le week-end était ainsi devenu pour Wassim Sookia «une autre partie de la semaine» consacrée aux tournages. Son premier essai, il le fait à 12 ans avec ses cousins après avoir obtenu une cassette pour s’amuser à filmer. Ses yeux s’illuminent quand il se remémore tout cela. «Plus tard, vers l’âge de 14 ans, j’ai commencé à tourner un clip avec mon voisin qui était fan de Mike Brant», raconte- t-il amusé.

Deux autres clips ont suivi et «le dernier était plutôt réussi», juge-t-il, timidement. En se rappelant son voisin chanter en play-back sur du Mike Brant, Wassim Sookia ne peut s’empêcher de sourire. C’est que l’histoire est à la fois révélatrice et cocasse, car c’est que «je me suis rendu compte que c’est ce que j’aime faire».

Du coup, tous les moyens sont bons pour améliorer ses vidéos. «Je bricolais les traveling avec les moyens du bord. Par exemple, j’ai utilisé le support d’un vieux ventilateur sur roue ou encore un skateboard pour mes plans en traveling.» Résolument gagné par le virus de la caméra, Wassim Sookia opte pour le Lycée polytechnique afin de maîtriser techniquement son appareil fétiche. C’est avec des camarades du lycée qu’il tourne en 1995 «zour de gloire» avec Stéphane Bellerose qui a été contaminé par le même virus, avec le succès qu’on lui connaît, quelque temps après.

Toutefois, le jeune homme se rend rapidement compte qu’il n’a peut-être pas pris la bonne voie. Du moins pas exactement. «J’avais de plus en plus envie de faire de bons films, d’aller plus loin.»Changement de cap brutal. De l’électrotechnique il passe à la littérature afin de «lire pour voir en images». L’orientation est bien choisie puisqu’il est même devenu professeur de littérature au collège Darwin de Flacq ensuite.

«Je disais à mes élèves d’aller au-delà des mots, d’aller en quête du symbolisme, pour que des images en sortent.» La passion est telle qu’il la partage avec ses élèves. En 2002, «Tanga», le film de la consécration pour lui, parce qu’il lui «a permis de voyager pour la première fois», a été tourné avec ses collégiens. Depuis 1997 et le clip «Sité Blues» pour Bertrand de Robillard, Wassim n’avait rien tourné. L’enjeu était de taille d’autant qu’il s’était inscrit dans la catégorie professionnelle du festival de la Mauritius Film Development Corporation (MFDC). Alors que d’autres tournaient avec des équipes étoffées et beaucoup de matériel, Wassim Sookia, lui, se retrouvait avec seul, sur son tournage, son jeune acteur principal.

Les doutes qui l’assaillent sont vite oubliés quand il remporte le premier prix du festival de la MFDC, puisqu’il s’envole pour le festival du film insulaire à l’île de Groix en France, ou encore que le succès du film est confirmé en 2008 avec le Prix Jeunesse du festival du film de Le Port à La Réunion.

Avec Tanga, Wassim Sookia reçoit «la caméra de []ses] rêves» avec laquelle il a tourné tous ses autres films, dont le dernier en date, sous la forme d’un documentaire «Once upon a train». «C’était difficile de s’attaquer au documentaire.

Finalement, j’ai surtout été guidé par mes interlocuteurs», confie-t-il. On y redécouvre l’époque du chemin de fer. Entre nostalgie et voyage dans le temps, le documentaire renseigne avec justesse sur un héritage oublié, remplacé par l’asphalte.

Wassim Sookia a l’oeil du cameraman partout où il va. Il se donne à fond dans ce qu’il entreprend si bien que «je me sens vidé après un tournage. Du coup, je laisse passer souvent trois ans entre deux projets, bien que le rythme s’accélère maintenant». Véritable artiste, il n’est à la recherche d’aucune gloriole personnelle.

«Je suis surtout fier de pouvoir placer la petite île Maurice dans des festivals de films à l’étranger.» On regrettera que ses films, dont «rouzblézonnver» qui a également été présenté au Short Film Corner du Festival de Cannes l’an dernier ou encore son dernier documentaire, ne soient pas connus du public mauricien. Finalement, la seule gloire qu’il mériterait, serait bien celle-là : que les Mauriciens soient fiers de celui qui est fier d’eux, et qui raconte leur vie, en images. Naturellement.



(L'Express Quotidien)

Sunday, March 14, 2010

Ecrit par Wassim Sookia

Sang pour sang cinéma ?

Avec un père (feu Majeed Sookia) qui était toujours à cheval sur la dernière technologie audiovisuelle et une mère qui sait toujours bien reconnaître et apprécier les plans cinématographiques exceptionnels, je ne pouvais ne pas vouloir faire du cinéma. D’ailleurs depuis ma naissance mon père a toujours eu une caméra à la maison. On filmait des moments passés en famille au départ jusqu’au jour où mon père et moi avions commencé à filmer des mariages. J’avais 10 ans. Je tenais pour ma part la lumière et lui était derrière la caméra. Puis est arrivé le moment pour moi d’avoir la caméra en main – c’était l’extase ! Je faisais “mes plans”, je me disais toujours que les gens se devaient de voir ce film de mariage différemment, avec des plans loin de tout cliché – j’avais 14 ans. Aussi bien observateur que rêveur, je filmais les mariages mais je voulais réaliser des films – à 15 ans je tournais mon premier film avec ma sœur aînée, mes cousins et cousines. Tout était improvisé au fur et à mesure, et l’on procédait au montage en même temps que le tournage, en ordre chronologique, sur la caméra. Finalement, la cassette VHS empruntée et utilisée pour le film devait être restituée au propriétaire – un pote qui avait emprunté la cassette au poisson rouge de la nièce du cousin du grand-père de son voisin.

Mission : obsession des caméras !

Petit à petit s’est développée mon obsession pour les caméras. Pendant que mes amis de classes découpaient des photos de stars qu’ils collaient dans des cahiers spéciaux, je procédais au même exercice mais avec des photos de caméra. J’ai vite réalisé que je devais apprendre l’électronique afin de comprendre ces bêtes (les caméras, bien sûr !). C’est à l’adolescence qu’on se retrouve dans des trips insensés. Aussi à l’époque, vu que mon père était Chef Inspecteur de police et avait fait l’armée, je voulais être tout ça à la fois, et pourquoi pas agent secret ? Je dévorais abusivement le feuilleton Mission Impossible. Je voulais être un agent secret et réaliser des films ; alors je me suis mis à étudier l’électronique ! Pourquoi ? Je croyais que je pouvais inventer des engins complexes. Le trop de feuilletons nuit forcément ! Mais l’amour de la caméra prenait vite le dessus, et je finissais bien par mijoter quelque chose : mon plus grand plan pendant les vacances scolaires consistait à fabriquer des caméras en carton, et l’électronique aidant je pouvais même rajouter des lumières pour que ça fasse vrai... j’allais même jusqu’à écrire le mode d’emploi sur comment utiliser ma création... et je ne lésinais pas non plus sur l’appellation du modèle créé... je me souviens encore du WZR 500... fabriqué littéralement de toutes pièces. Et qui dit concevoir une caméra dit aussi apprendre tous les termes techniques et en saisir le sens... c’est ainsi que j’entreprends ma propre formation en matière de caméra vidéo. Mais un jour je me suis réveillé en me disant que réaliser des films ne relevait pas que d’une bonne maîtrise de la technique mais également du contenu, qui a une importance intrinsèque. Si je voulais m’engager dans le cinéma, je savais donc ce que je me devais de faire...

Littérature, quand tu nous tiens !

Je me suis intéressé à la littérature en lisant La Métamorphose de Franz Kafka. Drôle de façon pour se lâcher dans le monde littéraire, c’est sûr. Cette lecture avait eu un effet certain sur moi, comme un choc thermique que peut ressentir un Mauricien découvrant pour la première fois l’hiver européen ! Mais le véritable coup de foudre est venu avec la Beat Generation, surtout avec On the Road de Jack Kerouac. Je découvrais alors que je n’étais pas le seul à vouloir vivre ce que j’avais en tête, de foncer, de ne jamais renoncer, quoi qu’il en soit, à réaliser mes rêves. Et quand dans la préface de On the Road, Kerouac affirme s’être inspiré de Louis Ferdinand Céline… s’est ouvert alors un passage obligé pour moi donc. Et de quelle manière ! Je me suis mis à lire Voyage au bout de la nuit de Céline. Jamais n’avais-je eu autant de plaisir à lire un livre, j’étais même triste à chaque fois que je tournais la page car je me disais que je m’approchais inexorablement de la fin de cette envoûtante lecture. J’avais appris une chose de la Beat Generation et je devais la confirmer auprès de Céline : ne jamais se dire que l’on est faible et que l’on ne peut pas... avancer est le meilleur moyen de rester en vie. Se donner à fond dans ce qu’on aime est la voie vers les réponses à toutes nos questions ! De plus, Céline avait fait l’armée, détail non négligeable pour moi.

Maurice en Action !

Mon cinéma n’existe que si le film que je réalise sert à quelque chose. J’aime bien montrer les choses différemment, en s’éloignant considérablement du cliché... ou mieux encore, de jouer de manière créative autour du cliché. “Fabriquer” un film est un moment qu’on partage avec les autres. Que le téléspectateur ne s’ennuie pas est déjà pas mal car je lui vole là des minutes de sa vie... arriver à le faire réfléchir ou penser au film après qu’il l’a vu est pour moi un bonheur extrême ! C’est vrai que vu que je travaille dans la publicité comme concepteur, je suis amené à mieux synthétiser mes idées pour faire passer des messages... si je réussis est autre chose, bien sûr. Il est vrai aussi que le cinéma d’auteur m’importe bien plus que le cinéma commercial ou divertissant. Ajouté à cela mon admiration pour l’île Maurice est telle que je sens comme un devoir de faire découvrir sa beauté authentique et positive au monde entier. Je passe mon temps à regarder autour de moi et je ne vois que la beauté de la nature. Une des raisons d’ailleurs me poussant à chaque fois à raconter des histoires simples dans un cadre purement mauricien ; c’est bien souvent le seul élément réel dans mes fictions. Dommage que l’on n’ait pas à ce jour de vrais encouragements pour nous aider à la réalisation des films, sans rendre nos tâches compliquées, exaspérantes, voire abrutissantes. Qu’on se le dise, les Mauriciens sont talentueux. Plus on les aide à s’améliorer, plus ils deviendront des géants. On commence maintenant à réaliser que notre île peut produire des sportifs de haut niveau. Le moment viendra aussi pour l’art et la culture. C’est à notre génération de montrer qu’on peut aller très loin sans qu’on se fasse aidé par des organismes. Ils finiront bien par se rendre compte qu’il y a du potentiel. C’est peut-être ma devise, et je préfère persévérer bien que je ne reçoive aucune aide des institutions ou des producteurs. D’autre part, je fais de mon mieux pour que Maurice soit présente dans des festivals internationaux, pour que le monde sache que chez nous aussi l’on réalise des films. Les pays avancés manquent souvent cette fraîcheur, dont nous Mauriciens disposons. Là est notre force en effet.

Dans ma tête… ça tourne !

Des histoires simples et des ellipses ! Je ne cherche pas à créer des blockbusters ou à plancher sur des films pour gagner de l’argent. Je peux... enfin je crois, mais cela ne m’intéresse pas. Trouver une idée me procure une satisfaction extraordinaire, je ne suis pas tenté par le côté mondain de la chose. Je trouve plus gratifiant de m’investir dans un film qui fasse de l’effet aux gens que de songer à faire recette. Le sentiment de bonheur que j’ai à chaque fois que je trouve une idée me suffit.
Par ailleurs, faut se dire aussi que le téléspectateur ou cinéphile n’est pas dupe. Il est beaucoup plus intelligent qu’on ne le croit. Il parvient à donner un sens même à quelque chose qui n’a pas de sens. C’est dire la force créatrice du cerveau humain. Justement, ce que je m’efforce d’entreprendre depuis peu avec mes films est d’encourager le téléspectateur ou le cinéphile à compléter l’histoire lui-même, dans sa tête, juste en lui donnant des indices pour que son vécu et son intelligence puissent combiner le tout et donner un sens unique à l’histoire. J’évite quand même de lui imposer un exercice mental lourd et pénible.

Les thèmes qui m’aiment

Je crois que ce n’est plus un secret pour ceux qui connaissent mes films que j’aime bien traiter le thème du sacrifice. J’essaie autant que possible de montrer que très souvent le fait de consentir à des sacrifices nous mène à un autre état et qu’en se soumettant à ce statut de “selflessness” on est bien souvent gagnant. Ma croyance en Dieu me pousse constamment à trouver des histoires où les idées et les questions métaphysiques font souvent surface mais sont vite résolues grâce au deus ex machina. Mais ce qui me donne le “drive” lors du tournage d’un film ce sont surtout les défis que j’essaye systématiquement de relever. Pour Tanga c’était celui de travailler avec des enfants, pour Eros il s’agissait en fait de m’éloigner de Tanga et de m’inscrire dans une science-fiction ; Rouzblézonnver, il était question ici d’apporter une touche novatrice à ma façon de diriger mes acteurs et avec Once Upon A Train de faire revivre l’époque du train.

“Once Upon A Train”

Dernier film en date : Once Upon A Train, récemment en sélection officielle au Festival International de Clermont-Ferrand en France. Je me suis donné beaucoup de peine et j’ai pris plaisir à réaliser ce film. D’abord beaucoup de peine parce que moi qui suis habitué à tourner des courts métrages avec des scripts, je me retrouvais à sortir avec ma caméra sans savoir ce que j’allais filmer réellement. Et c’était encore plus pénible quand j’étais dans la brousse ou dans la boue, au soleil ou sous la pluie, à filmer les ruines et à retracer la route des chemins de fer. A ce moment précis on ne peut que réaliser que le cinéma n’est pas une affaire de paillettes et de tapis rouge, c’est oser et aller vers l’inconnu, c’est se faire piquer par des insectes ou se fouler la cheville, se faire attaquer par des chiens tout en protégeant son matériel. Un peu comme à la guerre... et voilà que je retrouvais finalement la sensation d’être un commando avec ma caméra, rampant, grimpant, sautant dans la boue à l’attaque des images. En effet, réaliser des films, c’est comme partir au combat... et souvent on ne sait pas si l’on en sortira vivant. Cependant, j’ai particulièrement aimé le tournage de ce film car l’idée de le construire au fur et à mesure que je récupérais des images me fascinait. Les idées me venaient facilement et tout prenait place presque sans encombre pendant le tournage. En ces moments-là je me dis que Dieu existe, forcément, car tout finit par s’ajuster et devenir cohérent et précis à chaque tournage. On me le dit très souvent que l’énergie que je mets dans un tournage plaît certainement à Dieu et c’est pour cela qu’Il me vient en aide. Le réel plaisir a été de trouver l’idée de faire évoluer en parfaite symbiose et originalité la partie documentaire et celle de la fiction. Sans basculer nonchalamment dans des reconstitutions des faits, mais en cherchant dans mon imaginaire comment l’existence du train se vivait à l’époque de nos “gran dimounn”.